La châtaigne et la Corse

Nul fruit n’est sans doute plus emblématique de l’histoire de l’île de beauté que la châtaigne, c’est le cas de le dire : on l’a mise à toutes les sauces depuis des siècles, en voyant même dans le cœur de la bogue l’un des freins au développement de la Corse.

la châtaigne élément clé de la foire de bocognano


La châtaigne a en effet une place à elle en Corse et dans l'histoire de la société Corse puisque si elle n'est qu'un élément, historiquement essentiel, de l'alimentation elle fut également utilisée comme un instrument politique.

L'origine de la castanéiculture en Corse


Il est attesté que la châtaigne existait déjà lors des premiers pas de l'humanité en Corse, mais ce n'est véritablement qu'aux XIVe et XVe siècles que la production de châtaigne fut véritablement promue dans l'île et, ce, par les occupants génois.
La politique de plantation fut même rendue temporairement obligatoire à la fin du XVIe siècle par ordre de gouverneurs génois1, tant et si bien que le châtaignier cultivé dans les premiers temps en Castagniccia (à laquelle la châtaigne laissa donc son nom) devint un arbre commun dans toutes les régions de l'île, on estime à plus de 30.000 le nombre d'hectares encore exploités et couverts par les différentes châtaigneraies de l'île à la fin du XIXe siècle, à titre de comparaison seuls 3.000 l'étaient en Provence.

Si la plupart des mets traditionnels dans lesquels la châtaigne était le composant essentiel ont aujourd'hui disparu, on réintroduit désormais ce fruit dans différents compositions à visée alimentaire ainsi la pittoresque et conviviale pulenta, des flans, confitures, beignets, nougats, mousses, gâteaux, crêpes et même bière (la fameuse Pietra) voire crèmes glacées et foie gras.
Historiquement la châtaigne était consommée soit fraiche, soit séchée ou grillées (a fasgiola) mais la majeure partie était bien entendue transformée en farine à l'aide des nombreux moulins à eau construits sur les petits cours d'eaux qui traversaient les différentes châtaigneraies.
Aujourd'hui comme il y a quelques siècles on retrouve ainsi ce fruit dans un nombre impressionnants de plats et compositions divers; rappel historique à titre anecdotique : on prétend que lorsque un habitant du canton d'Alesani (et donc de Castagniccia) mariait l'une de ses filles, il faisait servir aux convives pas moins de 22 plats confectionnés à partir de châtaignes.

La châtaigne du XIV au XIXe siècle était l'élément essentiel de l'alimentation mais était également exportée jusqu'à Gènes, dans un premier temps, ou en France, ensuite. Cette exportation était sans nul doute le but poursuivi par les génois lorsqu'ils entamèrent d'inciter à l'exploitation du châtaignier dans l'île, pour autant la Corse ne semble jamais en avoir tiré aucun bénéfice si ce n'est celui de disposer de si belles forêts.

Le rôle politique et économique de la châtaigne


Véritable corne d'abondance, le châtaignier surnommé l'arbre à pain a à plusieurs reprises permis aux populations de l'île d'échapper aux instants les plus funestes des cruelles disettes qui frappèrent l'île au cours des âges ; il permit de même aux Corses de subsister largement lorsque les divers occupants et les razzias barbaresques les poussèrent à quitter le littoral et les plaines pour se réfugier sur les versants des montagnes de l'intérieur, fournissant alors ce à quoi la contrebande seule ne pouvait suffire à apporter.

Pour autant en période de stabilité politique, c'est peu de dire que la castanéiculture ne fut pas encouragée dans l'île une fois que la phase de plantation de masse initiée par les Génois fut terminée. Les Génois en effet avaient moins pour objectif d'en faire profiter l'économie insulaire que d'en profiter eux-mêmes et de rentabiliser ainsi leur occupation.
Curieusement les français, par leurs actes et leurs lois, découragèrent également les producteurs et ce dès les premières années suivant l'annexion.

Tout partit d'un malentendu, si l'on peut dire, puisque les nouveaux occupants vinrent à penser que la châtaigneraie était l'une des raisons du faible développement du commerce et plus largement de l'économie dans l'île ; certains d'entre-eux allaient jusqu'à dire que le plus grand bonheur qui pourrait arriver en Corse ce serait qu'un ouragan en fasse tomber tous les arbres !

On voyait alors dans la châtaigne un encouragement à l'oisiveté, il est vrai que l'arbre permettait alors de subsister de manière austère en mangeant de la châtaigne à tous les repas, quelle chance ! Il convient cependant de souligner les principaux apports du châtaigniers dans l'île :
- produisant des fruits près d'une quinzaine d'années après sa plantation l'arbre fournissait l'ingrédient de base d'une alimentation qui l'était également tandis que les fruits gâtés étaient distribués aux animaux, en premier lieu les cochons,
- à sa taille adulte et dans l'optique d'une régénération des forêts, la coupe permettait de tirer des poutres pour les habitations (toits et planchers) ainsi que des planches pour la confection de meubles.
Ce même "on" pensait donc qu'il suffisait à un Corse d'avoir 5 ou 6 arbres à pain, 5 ou 6 brebis et 5 ou 6 cochons pour pouvoir vivre sa vie durant sans travailler.

Le châtaignier n'était plus alors une corne d'abondance mais une boîte de Pandore source de tous les maux, dès 1771 un arrêté (heureusement rapidement abrogé) interdisait d'ailleurs de planter de nouveaux arbres dans l'île quand il était possible d'installer d'autres cultures ; il importe de noter que avant la réunification de la Corse à la France, durant la "guerre de la liberté", "on" avait envisagé de mettre le feu aux châtaigneraies de l'île pour forcer les patriotes à descendre des montagnes quémander la paix, du moins à en croire se qu'en disait Napoléon lors de son séjour à Saint Hélène (rappelons toutefois que quant à lui, il avait souhaité quasiment pour les mêmes raisons la disparition des chèvres sur l'île).
Enfin, même si la Corse ne fut jamais officiellement considérée comme une colonie mais comme un département (ou une région) à part entière, les normes régissant les rapports commerciaux entre l'île et le continent ne furent pas sans finir de décourager la castanéiculture tandis qu'une châtaigne rapportait à son producteur Corse moitié moins que celle produite dans les régions continentales de la métropole. Ce qui ne fut sans doute pas pour rien dans l'exode ultérieur des populations de l'intérieur à l'occasion de la "grande dépression".

Le renouveau


Curieusement lorsque des aides publiques abondèrent au soutien de l'agriculture, y compris en Corse, elles ne profitèrent semble-t-il pas à la production castanéicole Corse et paraissent plus avoir été un nouveau frein à son redémarrage puisque de manière ironique les acteurs de l'agriculture insulaire qui auraient pu être susceptibles de "relever" la châtaigneraie tombèrent alors, pour partie, dans les travers qui avaient justifié le texte de 1771 puisque les aides financières, ou celles de la SAFER, leur permettaient de subvenir largement à leurs besoins sans avoir besoin d'exploiter grand chose.

Le châtaignier était en outre victime de ses qualités, ainsi des centaines de pieds étaient coupés chaque année pour alimenter la "filière bois" et partant les marchands de papier parfois dans la plus totale opacité ce qui conduisit le gouvernement à faire voter une loi en 19282 pour assurer la pleine connaissance de l'étendue de cette déforestation sur tout le territoire national, enfin il fut également victime de parasites tels le chancre qui toucha un grand nombre de châtaigneraies laissées à l'abandon.

Son renouveau, la châtaigne semble le devoir à un travail de retour sur le passé opéré par certains insulaires soucieux de ressusciter un potentiel inexploité et bien entendu à l'essor touristique postérieur à 1936, les touristes étant communément friands de mets typiques aux régions qu'ils visitent ; et alors que la Castagniccia semblait toute désignée pour servir de base à une nouvelle expansion ce fut en Corse-du-sud que l'on retrouve, à la fin des années 1970, l'un des éléments moteurs du redémarrage de la filière notamment à travers les foires artisanales de Celaccia (à Casalabriva) puis de Bocognano, lesquelles permirent aux étrangers et même aux Corses de redécouvrir le véritable trésor de l'intérieur de l'île de beauté.
La filière est désormais pleinement restructurée même s'il passera sans doute encore beaucoup d'eau sous les ponts avant que l'on produise autant de châtaignes en Corse qu'on le fit au XIXe siècle, siècle d'or pour a castagna et u castagnetu.

1- Ces différences ordonnances sont datées par exemple du 28 août 1548, du 12 novembre 1619, du 2 décembre 1626 ou encore du 25 janvier 1646, pour être plus juste il convient cependant de préciser que la culture du Châtaignier n'est pas la seule encouragée d'autre arbres font l'objet d'une telle attention de la part de génois soucieux d'améliorer leur "investissement".
2- Cette loi du 6 décembre 1928 relative à la réglementation de l'abattage du châtaignier, tomba dans l'oubli au fil des ans mais n'aura finalement été abrogée que par la loi du 20 décembre 2007 relative à la simplification du droit.
3A savoir : la farine de châtaigne corse fait l'objet d'une Appellation d'Origine Contrôlée depuis le décret du 24 novembre 2006, l'appellation officielle étant : " Farine de châtaigne corse - Farina castagnina corsa "


Crédits photographiques © David Jager - CC-by-SA

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