Le Cardinal Joseph Fesch

Joseph Fesch, ou plutôt Joseph Cardinal Fesch est un homme d’église né à Ajaccio (Corse-du-sud) qui outre son rôle dans l’Eglise présente la particularité d’être lié à la plus célèbre lignée de corses, les Bonaparte, il est en effet le demi-frère de Madame Mère.

le Cardinal Joseph fesch
Gravure représentant le Cardinal, extraite de Memoirs of the Court of St. Cloud de Stewarton & Lewis Goldsmith (Edition 1900)


Un homme bien né


Si les Bonaparte sont de petite noblesse, mais de bonne partie, la branche alliée des Fesch est elle de bonne lignée, c’était en effet plus de trois siècle de la Haute-Bourgeoisie de Bâle qui coulait dans ses veines.

Son père François Fesch (dit aussi Franz Fesch ou encore Faesch, 1711-1775) était en effet l’un des descendants de la famille Vaesch, membre de l’aristocratie bâloise. Le dit François était arrivé en Corse en qualité de Lieutenant, ou capitaine, d’une garnison de soldats suisses dont la présence n’est due qu’aux vains efforts de la République de Gênes, laquelle espérait encore conserver une île destinée à être française.

Au hasard de son séjour, cet helvétique mercenaire s’éprit d’une jeune veuve résidant à Ajaccio, il s’amouracha de la jolie Angèle-Marie Pietra-Santa quand bien même cette dernière avait déjà une enfant d’une précédente union : Lætitia Ramolino (née en 1750, orpheline à 5 ans et future mère de l’Empereur Napoléon Ier).
Angèle-Marie lui donna un fils : Joseph, né à Ajaccio le 3 janvier 1763.

Un homme de Dieu avant tout


Alors que l’Histoire semblait le vouer à se fondre dans la destinée impériale tracée par son neveu, plus jeune que lui de 6 années seulement, à l’instar de ce qu’il en fut pour la famille Bonaparte, il n’en sera pas totalement ainsi, il suivit en effet scrupuleusement l’ascension religieuse qui le conduisit à devenir, plus tard, cardinal.
S’il va sans dire que Napoléon au fur et à mesure de sa grandeur lui rendit bien tant son affection que l’aide prodiguée par son oncle alors qu’il était jeune, Joseph Fesch n’hésita pas pour autant dans le respect de sa foi à s’en écarter.

Rien pour autant ne semblait pré-destiner Joseph à de telles fonctions ecclésiastiques au sein de l’Eglise romaine, après tout son père lui-même n’était qu’un converti au catholicisme, rien ou presque car son père en épousant Angèle-Marie dont la fille allait épouser à 14 ans (et donc un an après la naissance de Joseph) Charles-Marie Bonaparte (père de Napoléon) le fit rentrer dans la sphère d’influence de Lucien Bonaparte (1718-1791, archidiacre d’Ajaccio et oncle par alliance de Laetitia Ramolino) lequel allait lui obtenir une bourse pour le séminaire d’Aix-en-Provence, il y restera de 1781 à 1786 avant d’être ordonné prêtre en 1787.
Pour autant cette ordination sacerdotale qui devait ouvrir une carrière dans les ordres allait être suivie d’un coup d’arrêt qui allait permettre à Joseph Fesch d’apprécier l’art, deux ans plus tard en effet l’heure n’était plus aux prières mais à la Révolution, puis rapidement à de regrettables excès qui allaient obliger Joseph à abandonner un temps la soutane, vers 1793, c’est alors Napoléon qui l’aide dans sa reconversion au cours de laquelle il deviendra un amateur d’art éclairé, caractéristique qui lui est la plus significative.

Joseph Fesch, le curé collectionneur


Alors qu’il avait abandonné contraint et forcé sa mission religieuse, Joseph en était conduit à se reconvertir, à accepter de remplir diverses missions pour le compte de l’Etat dont il semble s’être acquitté fort honorablement.
Le soin apporté à remplir les différentes tâches qui lui étaient assignées, ainsi que l’ascension militaire du "petit caporal" (qui lui rendit bien tant l’affection que l’aide prodiguée par son oncle alors qu’il était jeune) lui permirent alors, financièrement, de se découvrir une passion pour les arts. On estime que c’est entre 1795 et 1800, année de son retour dans les ordres, que le futur Cardinal commença à se passionner pour l’art et qu’il entreprit ainsi d’amonceler l’une des plus fabuleuses collections d’œuvres d’art de tout les temps.

On estimait ainsi que pas moins de 17.000 œuvres d’art de grande valeur figuraient dans sa collection, autant de merveilles qu’au gré d’un retour dans les ordres il semblait vouloir voir à Ajaccio, sa ville natale, présentée dans un grand Institut des Arts et des Sciences, une décision prise dès 1806 et confirmée par un testament de 1839 qui malheureusement ne sera pas totalement suivie d’effet puisque seule une infime partie de cet immense patrimoine finira dans l’enceinte de son Palais Fesch édifié en 1840.

A cette époque et dans le contexte, il ne pouvait toutefois en être autrement puisqu’il n’était alors pas possible, comme maintenant, de verrouiller au mieux sa succession avant sa mort. La collection qui devait atterrir en Corse fut ainsi largement amputée par l’action de Joseph Bonaparte (frère ainé de l’Empereur, il fut tour à tour Roi de Naples, Roi d’Espagne mais surtout baullu émérite) qui semble-t-il a pris soin de s’en réserver une partie, pour la vendre et puis la boire diront les mauvaises langues ou les espagnols.

De prêtre à Cardinal


Si Napoléon, comme nous l’avons vu, fut un des acteurs de sa prospérité sous la Terreur et la rigueur républicaine ce sera également lui qui lui permettra d’effectuer un retour gagnant dans les ordres. Celui-ci s’effectuera en 1800 alors que Bonaparte, Premier consul, dirigeait déjà la France à sa main.
Ce même Bonaparte se préparait alors à un évènement retentissant que bien peu de personnes s’attendaient à voir se produire : le Concordat. Le 15 juillet 1801 le Premier consul et le pape Pie VII actèrent en effet dans un texte que la religion catholique est la "religion de la grande majorité des citoyens français", mettant un terme à la séparation révolutionnaire entre la religion et la République (car nous étions encore en République), entre l’Eglise et l’Etat. Par ce concordat il n’était pas pour autant question d’un retour à la situation d’avant 1789, d’ailleurs le Premier consul s’était réservé le droit de nommer les évêques à l’ordination.

Les 29 juillet 1802, 4 août 1802 et 15 août 1802, Joseph Fesch fut nommé, préconisé puis sacré archevêque de Lyon par le Cardinal Giovanni Caprara Montecuccoli (avec le concours de Louis Sébastiani (de La Porta), qui était quant à lui devenu quelques jours plus tôt Evêque d’Ajaccio), il fut accessoirement désigné primat des Gaules à la tête de l’église en France par son neveu.

S’agissant de son parcours ecclésiastique, il peut être intéressant d’indiquer que Joseph Fesch faisait partie de la succession apostolique non seulement du Cardinal Montecuccoli mais également de 3 papes qui l’avaient précédés : Clement XIII (1693-1769, Pape en 1758), Benoît XIV (1675-1758, Pape en 1740) et Benoit XIII (16749-1730, Pape en 1724). Soit donc une succession apostolique qui remonte au Cardinal Scipione Rebiba (1504-1577) et qui coïncide curieusement1, jusqu’au Cardinal Montecuccoli, avec celle du Pape Benoît XVI qui, fait extraordinaire et bien qu’il soit d’origine allemande, a une tête de maure dans l’un de ses emblèmes.
C’est à l’occasion du Consistoire du 17 janvier 1803 que Jacques Fesch sera finalement créé Cardinal par le Pape Pie VII, ainsi le même jour était consacré l’oncle du Premier Consul (devenu consul à vie depuis août 1802) mais aussi Étienne Hubert de Cambacérès (frère de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès alors deuxième Consul).
Comme cardinal-prêtre, Fesch eut a participer à l’élection de plusieurs papes et à s’enfermer durant trois conclaves, ainsi du 2 au 28 septembre 1823 pour l’élection de Léon XII, du 24 février au 31 mars 1829 pour celle de Pie VIII et du 14 décembre 1830 au 2 février 1831 pour celle de Grégoire XVI.

Autant dire que le Cardinal ajaccien pris grand soin de remplir sa tâche avec tout le soin qu’elle méritait ; ce qui ne fut hélas pas sans l’éloigner finalement de son neveu qui ne voyait en la religion qu’un moyen d’arriver à ses fins, après tout Napoléon n’avait-il pas failli devenir musulman ?

Le Cardinal face à l’Empereur


Si il est acquis que le Concordat n’était qu’un moyen parmi d’autres pour Bonaparte de maintenir la France en ordre, cela n’en allait pas ainsi pour son oncle qui, lui, n’avait pas initialement choisi la carrière des armes mais bel et bien celles des âmes ; aussi s’ils s’aidèrent mutuellement dans leurs "carrières" respectives (après tout ne dit-on pas qu’ils étaient nés potes ?), l’oncle ne tarda pourtant pas à s’opposer au neveu, du moins en la forme.

Leurs relations furent longtemps au beau fixe ce fut ainsi Fesch qui unit en 1804 Napoléon et Joséphine devant Dieu alors qu’ils n’étaient (en bons républicains) mariés que civilement depuis 1796, ce qui leva la dernière résistance du Pape Pie VII au sacre de Napoléon Ier, ce fut de même Fesch qui célébra l’union de Napoléon et Marie-Louise en 1810, il baptisera même l’aiglon en 1811. de son côté Napoléon se montra aussi généreux avec son oncle qu’avec n’importe lequel de ses frères et sœurs l’ensevelissant littéralement sous les titres de noblesse les plus variés, les plus pompeux, les plus ronflants ; Joseph Fesch fut bien entendu l’émissaire privilégié de l’Empire à Rome (jusqu’en 18062), auprès d’un Pape que Fesch appréciait au plus haut point et qui le lui rendait bien même si les relations du Saint Siège et de l’Empire n’allaient pas tarder à se détériorer gravement.

Plus que le côté du Pape, Joseph Fesch prit le côté de la religion lorsque dépassant sans doute les bornes, napoléon 1er fit arrêter et séquestrer le Souverain Pontife à Fontainebleau3. La fracture n’est toutefois pas totalement ouverte entre les deux parents puisque plus que de s’opposer vraiment à son neveu ce sont les marques d’affections du cardinal envers le Pape qui finissent par irriter l’Empereur4. Ce dernier sanctionne alors son oncle en le privant de sa place prééminente au sein de l’Eglise réformée de France et en le renvoyant de fait dans son archevêché Lyonnais.

La brouille n’était pas bien entendue destinée à être éternelle mais la chute définitive de l’Empire ne leur laissa pas le temps d’effectuer une vraie réconciliation, une poignée d’années plus tard Napoléon partait en effet vers la sinistre île de Saint Hélène, un voyage sans retour.
Ce départ, le second, entraîna la disgrâce de l’ensemble de la famille Bonaparte à la restauration, beaucoup durent non seulement renoncer à leurs ors mais encore s’exiler. Fesch partit ainsi de Lyon et trouva asile près du pape Pie VII, on dit que dans sa maison défilèrent plusieurs représentants de la famille impériale, le Cardinal s’il ne put retourner dans son archevêché refusera pour autant de l’abandonner.

Symbole, peut-être, de l’affection éternelle que se portaient tant le Cardinal et le Pape que l’oncle et le neveu, on raconte que durant l’exil lointain de l’Empereur, le Pape Pie VII pria le gouvernement britannique d’adoucir les conditions de la peine du captif et, lorsqu’il apprit le décès de Napoléon, autorisa le Cardinal Fesch à célébrer à Rome même une grand’messe à laquelle il participa.

Mort à Rome le 13 mai 1839, il repose désormais dans l’enceinte de la Chapelle impériale d’Ajaccio parmi les grands noms de son auguste famille et à côté du musée qui porte son nom et qu’il a largement contribuer à garnir.

1- Fesch partage cette coïncidence avec, entre autres, Sauveur Casanova, André Lacrampe et Jean-Luc Brunin ; les trois derniers évêques du Diocèse d’Ajaccio. Ou encore avec Michele Viale-Prelà, autre Cardinal d’origine Corse puisque né à Bastia en 1799.
2- Il fut rappelé cependant en 1806 car Napoléon semblait considérer que son oncle n’avait pas pris suffisamment la mesure que sa désignation devait servir un objet politique. L’Empereur considérant comme un échec du Cardinal le fait de ne pas avoir su rallier le Pape à la cause de la France pour la guerre contre la 4e coalition.
3- Curieux clin d’œil de l’histoire la ville de Fontainebleau accueille désormais le "Prince Résidant", héritier de la dynastie des Bonaparte.
4- La Cardinal envoyait ainsi des émissaires et offrandes auprès du Souverain Pontife et prononça même par la suite le serment de la bulle de Pie IV : "je jure et promet une véritable obéissance au Pontife Romain".

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